
Les Tableaux préférés de la mode : La redingote rouge de Lady Worsley
De la domination à l’émancipation, les multiples visages d’une tenue mythique
24 Mars 2025
La mode a son propre musée imaginaire. Un musée fait de tableaux ayant forgé les représentations et le patrimoine d’une profession. Si l’on devait s’amuser à peupler les murs de ce musée, on y verrait certainement des chefs d’œuvres bien connus du public, ces tableaux qui parce que faisant partie prenante de notre monde esthétique ne cessent d’être réinventés autant par la pop culture que par la mode. Mais au milieu de ces « tubes », d’autres, moins familiers, auraient tout autant leur place importance. Des tableaux dont l’héritage au fil des siècles, fut porté par la mode, plus que tout autre medium. Parmi ceux-là : Lady Worsley de Joshua Reynolds, 1775-1776. Un tableau, jumeau d’un autre, celui de son mari, Lord Worsley. Une commande assez classique de deux aristocrates anglais souhaitant faire étalage de leur statut et de leur argent.

Pourtant deux siècles et demi plus tard, le portrait s’est métamorphosé. Non, rien n’a changé et pourtant. Seulement, aujourd’hui, nous savons en regardant ce tableau le destin sublime de la Scandaleuse. Quelques années après ce tableau – peint l’année de son mariage- Lady Worsley donne naissance à un enfant adultère, fruit d’une liaison avec l’un de ses amants et s’enfuit même avec l’un d’entre eux. Son mari se venge et lui attente un procès : mais Lady Worsley ne se laisse pas faire, se bat et parvient à mettre fin aux poursuites. Son mari lui réclamait 20 000£ ? Il n’aura qu’un pauvre shilling. Par la suite, Seymour Fleming dite Lady Worsley se reconvertit en demi-mondaine et part en France où elle est emprisonnée sous le régime de la Terreur. Elle parvient néanmoins à rentrer en Angleterre où elle décède de maladie. Oui, ce tableau anglais, portrait d’une femme devenue légende, habillée d’une redingote (francisation de riding coat) rouge, fouet à la main, regard et posture décidés, pourtant peint avant ses frasques, devient alors le synonyme d’une féminité libre, érotique, combative. Comment la mode aurait-elle pu passer à côté ? Une véritable aubaine.
Vivienne Westwood - L’inspiration patriotique

Lorsque Vivienne Westwood, réinterpète en 1995 la tenue de Lady Worsley, elle s’inspire d’un chef d’œuvre national. Une évidence pour celle qui nommait l’un de ses défilés deux ans auparavant « Anglomania ». Ici réinventé pour le défilé « Vive la Cocotte », la silhouette est corsetée, rembourrée. La lady devient cocotte (pas anodin pour une aristocrate prise dans un scandale sexuel), d’un érotisme exagéré. Un trait d’humour peut-être qui ne saurait nous surprendre de la part de Dame Vivienne Westwood. Enfin il est bon de rappeler que les élans d’inspiration patriotique, ne sont pas sans rappeler que le riding-coat rouge porté par Lady Worsley, était lui-même un geste de soutien à sa nation et sa politique militaire. Le fameux « éternel retour ».
Thierry Mugler – La lady dominatrice

Peu de temps après Vivienne Westwood, Thierry Mugler à son tour se replonge dans la garde robe de Lady Worsley pour réinterpréter à sa manière cette redingote. Mais Mugler va plus loin dans l’érotisation : le modèle se transforme en dominatrice dont la cravache à la main n’a plus grand-chose à faire avec l’équitation. On y retrouve pourtant les mêmes épaulettes – so 90s et la même passion pour le corset. Mais en choisissant un pantalon en latex, une cravate et une coupe au carré, Thierry Mugler fait le choix d’allier cet érotisme à un subtil mélange des genres, hommage à l’histoire même de Lady Worsley, vêtue d’un habit masculin.
John Galliano pour Christian Dior – Le chic équestre

La collection Couture de Dior SS10 se distingue du reste de nos exemples tant notre tableau semble s’être faufilé dans toute la doublure du défilé. Le premier look (ci-dessous) clair hommage à Seymour Fleming, est succédé par 6 autres looks, reprenant les codes de la tenue : chapeau et cravache. Moins fétiche que la version Mugler, plus équestre que domina, Galliano parvient néanmoins à faire de ces figures, des ladys aussi érotiques que chics.
Maria Grazia Chiuri pour Christian Dior – Une lady en guerre

Plus d’une décennie après la version Galliano, Dior réinterprète à son tour le look de Lady Worsley : la veste rouge reste de mise, tout comme la chemise blanche à jabot et les bottes noires. Pourtant fini l’érotisme : la cravache disparait tout comme le reste de l’apparat aristocratique – gants, chapeau et cravache. La Lady Worsley façon FW25 est plus androgyne encore, peut-être même plus militaire, mais d’un militarisme moins formel que réaliste. Les temps ont changé depuis l’époque Galliano, la féminité fétichiste cède le pas à une féminité de front, celle décidée à défendre ses intérêts sans tomber dans un imaginaire érotico-violent. La familiarité est claire avec l’héritage de Maria Grazia Chiuri pour Dior, la directrice artistique publiquement féministe, remettant ainsi les pendules à l’heure en recentrant le look sur son aspect le plus combatif : Lady Worsley en habits masculins, Lady Worsley scandaleuse, en avance sur son temps, Lady Worsley audacieuse et résolue.
Comment la Pop Culture à permis d'alimenter la légende Worsley
Pour qu’un tableau puisse survivre aux siècles dans l’imaginaire, on peut ici remercier la mode, mais cela serait injuste de ne pas dire un mot des autres médias ayant permis de faire circuler ce look a travers les âges. En 1988, Mylène Farmer sort l’un de ses plus gros succès, un tube soutenu par un clip devenu légende. La jeune Mylène (tout droit sorti du clip de Libertine) tombe sur un régiment anglais, entretient une liaison torride avec leur capitaine et revêt le fameux manteau rouge. L’androgyne, subversive, Mylène Farmer revigore la redingote, qui redevient synonyme, pour un public français peut-être moins familier du tableau de Lady Worsley, d’une féminité érotique et transgressive.

En 2001, la France entérine le manteau rouge comme celui de la féminité martiale lorsque la regrettée Emilie Dequenne revêt une tenue dans Le pacte des loups – peut-être la plus proche de celui du tableau original – pour son rôle de jeune fille pugnace, prête à prendre les armes. Le film, immense succès en France et dans le monde, devenu culte par la suite, fut même restauré en 2022. La redingote rouge reprenait alors sa place dans l’imaginaire cinématographique.
Objet de fascination pour la mode et pour la pop culture, le tableau de Lady Worsley a servi de vecteur à toutes celles et ceux souhaitant explorer les notions de féminité, érotisme, et de subversion, mêlés à une forme de détermination voire de combat. Du pain béni pour la mode, mais qui permit à son tour au tableau – et ainsi au destin de Lady Worsley – de traverser les âges.